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16/08/2007

L'AFFAIRE LE PIRE - Livre V (1)

Livre V - 1



Django
La parole est à la défense.

Mado
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs, mon client, mon pauvre client, n’a jamais rien compris à la beauté du monde.
Principe pédagogique de base: lorsque quelqu’un ne comprend pas, il y a deux possibilités.
Soit c’est un imbécile, hypothèse à ne jamais écarter totalement.
Soit on lui a mal expliqué.
Dans un cas comme dans l’autre, il semblerait, je dis bien: “il semblerait”, que ce soit de ma faute.
Dans le premier cas, trop sûre de moi, j’ai laissé filer des croquis qui ne méritaient pas qu’on les diffuse. J’ai même eu, folle que je suis, la vanité d’en être satisfaite. Il faut dire à ma décharge que j’ai longtemps travaillé toute seule, sans regard critique extérieur.

Lucifer, à part.
Si. Il y en a bien eu un, mais je me souviens ça ne lui a pas vraiment réussi...

Mado, l’ignorant.
Puis vinrent des foules qui, durant des siècles, me portèrent aux nues, ce qui ne pousse guère à la remise en cause.
Et puis j’avais confiance. L’envoyant sur les routes du monde, je comptais qu’il admire mes levers de soleil sur la plaine Toscane, les gazelles en Afrique, les chutes du Niagara, les roses à Pithiviers où Eve m’assiste, maintenant...
Je pensais naïvement qu’écoutant le rossignol, le vent dans les feuillages et le chant des fontaines, il ne crierait jamais. Qu’ayant goûté les pèches, respiré les jasmins et caressé la mousse, il se tairait souvent. Hélas!
Sans doute l’ai-je créé trop raisonneur et pas assez émotif. Trop calculateur et pas assez sensuel.
Trop... trop...
(Mesurant Le Pire d’un crayon, comme font les peintres)
Le nombril et la tête... Un peu gros, peut-être, non ?...

Quant à l’autre hypothèse, je le confesse: j’ai négligé de leur suggérer l’école dés les grottes de Lascau...
Et pourtant! Ca partait bien, les Beaux-Arts!

Lucifer
Puis-je me permettre de rappeler à la défense que c’est le procès de Son client et non le Sien qui se tient ici ?

Mado
Lorsqu’il s’agit du procès d’une erreur, on se doit d’en défendre l’auteur d’abord!

Lucifer
Voilà un point de droit qui impose suspension! Monsieur le Président, je demande un moment pour m’entretenir de procédure avec la partie adverse.

Django, interrogeant Mado du regard.
Maître ?

Mado
Pas d’objection.

Django
Accordé.

Mado et Lucifer sortent à la cour.

Tristement, Django les suit du regard.

Le Pire
Tu es malheureux toi aussi ?

Django
Malheureux ? Non. Même plus. J’ai l’habitude.

Le Pire
Moi aussi. Mais je ne m’y fais pas et je ne m’y ferai jamais.

Django
On n’a pas le choix.

Le Pire
Bien sûr que si! L’amour est un échange et si comme moi tu l’aimes au-delà de tout, elle te la devra bien un jour, ta suspension de séance!

Django
Quand on aime, on ne compte pas.

Le Pire
Quand on est aimé, on ne compte pas! Seulement moi, Elle ne m’a jamais aimé! Jamais! Alors je ne compte pas les morts! Un jour, je viendrai vers Elle avec la liste de tous ceux que je lui ai sacrifié et là, il faudra bien qu’Elle paye!

Django
Ca fait cher la suspension de séance!

Le Pire
Quand on aime on met le prix.

Django
Facile. Quand ce n’est pas toi qui paye...

Le Pire, se penchant sur la caisse.
Tu ne parles que de payer, acheter... Les affaires, toujours. Sordide. Tu crois que je ne vous ai pas entendu, tout à l’heure, à propos de ces jolies artistes immigrées ? C’est tout lui, ça. Acheter les juges. Pas de danger que cela me vienne à l’idée. Surtout avec un magistrat de ton envergure, incorruptible. Je sais bien que cela ne modifierait en rien ton jugement si je te proposais une nuit dans un de mes couvents...

Django, horrifié.
Avec des nonnes ?!!

Le Pire
Tu préférerais des sous ?
J’ai des sous.
A ce sujet, Elle t’a fait rentrer combien dans ta caisse, tout à l’heure ?

Django
Elle ? Rien.

Le Pire
Ne mens pas. Elle commence toujours comme ça. Avec mes fonds spéciaux.

Django, ouvrant son tiroir-caisse.
Je ne sais pas ce que ça vaut. Il y a des billets qui ne sont pas d’ici.

Le Pire, saisissant la liasse, la soupesant et la reposant à côté de la caisse.
Mais qu’est-ce que l’argent quand on n’a pas l’amour ?
Allons, Django, tu n’es pas tout seul. Moi non plus Elle ne m’aime pas. Si je me suis entouré de tous ceux qui ont tant besoin d’Elle, c’est que je n’y arrivais pas seul. Rejoins-nous! Viens avec nous! Aide-nous.
Ensemble, tout devient possible!

Se ravisant, il reprend la liasse de billet et l’empoche sous sa robe.

Ce n’est pas suffisant pour ta cotisation, mais je t’aime bien. En plus, un guitariste manouche avec nous, cela fera ouverture. Et Mado, elle aimera ça.

Mado et Lucifer reviennent bras-dessus bras-dessous.

Django
L’audience peut-elle reprendre ?

Mado
Oui, Monsieur le Président.
Après en avoir débattu avec la partie adverse, je ne produirai pas de témoins à décharge.
Le Pire n’est pas un client comme les autres. Il est l’incarnation d’une idée. D’une méchante idée.
Le prévenu, en effet...

Le Pire
Prévenu ?! Prévenu où ? Quand ? Par qui ?

Mado
A Nuremberg. En 1946. Par le monde entier!
Le prévenu, disais-je, sévit surtout dans les endroits pauvres et mal éduqués. Il ne remporte ses plus grandes victoires que là où la misère, l'ignorance et la corruption le font roi.

Mado va chercher dans la poche du Pire la liasse de billets qu’il a pris dans la caisse, puis revient vers Django.

Qu’est-ce qu’il t’a vendu ?

Django, gêné.
Une suspension de séance. Avec Vous. Un jour. Peut-être...

Mado, se tournant vers le Pire.
Epoustouflant!
Alors tu vends mes faveurs ? Le Pire proxénète du Bon Dieu!
Je ne sais plus comment je pourrais te sortir de là.

Django, s’enhardissant.
Pardonnez-moi, Maître, mais l’argument de l’accusé pèse son poids! Si Vous trouvez parfois deux minutes pour le Procureur, il serait juste que vous en accordiez une de temps en temps au Président!

Mado, flattée.
Mais dis-donc, Monsieur le Président! C’est du trafic d’influence ...

Django
Oui. Et alors ?
Si la Défense a des bontés pour l’accusation, il serait de bon droit qu’Elle en ait aussi pour la Cour et pour faire bonne mesure, la Cour propose immédiatement une suspension de séance avec la Défense.

Lucifer
Objection, votre honneur!

Django
Attendez, je n’ai pas fini! Pour équilibrer ma balance, je propose aussi un pacte à l’accusation.

Lucifer
Un pacte ?!

Django
Oui. Le contrat qu’on signe avec vous pour rester toujours jeune, ça marche encore ?

Lucifer
Ca ne pourrait marcher que si la Cour renonçait à son entretien particulier avec la Défense.

Mado
Doucement Lulu. La Cour ne demande qu’une minute et ton pacte vaut pour l’éternité.

Django
Exactement! Là, il y a déséquilibre!

Lucifer
Non! Si la Défense acceptait la suspension que lui propose la Cour, c’est là qu’il y aurait déséquilibre. J’en sais quelque chose...

Django
Je ne dis pas, mais si je reste jeune pour l’éternité, cela me laisse une chance d’avoir une ou, soyons fous, plusieurs suspensions!

Mado, rêveuse.
A moins qu’y prenant peut-être goût moi-même, la suspension dure une éternité...

Django, enthousiaste.
Ha oui. Là, c'est tentant.
Et ça commencerait quand ?

Mado
Après le procès forcément, Président. l’hypothèse semble contrarier Monsieur le Procureur.

Le Pire, hors de lui.
Et l’accusé, alors ?!! Pas de suspension ? Pas de pacte ? Rien ? Jamais ?!!

Mado
Pas de suspension et plus de pacte! Tu ne les respectes jamais.

Django, effaré.
Il ne respecte même pas les suspensions ?

Mado
Je ne sais pas. Il n’y a jamais eu.

Django
Depuis tout ce temps-là ? Je comprends que ça le contrarie. Pourquoi ?

Mado
Parce que je ne peux pas.

Django
Mais Vous pouvez tout, Maître.

Mado
Je peux ce que je veux.

Django
Donc, Vous ne voulez pas.

Mado
Non!

Django
Comment voulez-Vous qu’on Vous croit, alors ?!
Le bonheur des hommes, c’est bien lui qui le pourrit, n’est-ce pas ?

Mado
Oui.

Django
Et Vous avez tout Votre temps ?

Mado
Oui.

Django
Et Vous ne trouvez pas dans tout Votre temps LA minute qu’il faudrait pour assurer le bonheur des hommes ?

Mado
Avec lui, je ne peux pas!

Django, la tutoyant soudain.
Alors il ne Te reste plus qu’à vouloir!

Mado
Mais comment me parlent-ils, les hommes, maintenant ?!
Je vous ai trop donné, bien avant l’envie.
Vous n’avez jamais tant prospéré et vous ne voyez rien!
En quelques décennies, tout en ravageant ma planète bleue, vous êtes passés à six milliards d’individus et il ne devrait y avoir pour vous plus grande richesse que les gens. La seule dont vous n’aurez jamais fait le tour!
Le Paradis, c’est les autres!

Puis, désignant Le Pire:

Sans lui.

Commentaires

Bravo ! Belle sentence intermédiaire ! le paradis ? c'est la tête sans le nombril ? et si j'ai bien saisi ( tiens , j'ai cru entendre Brel à un moment!) quand ça ne va pas , c'est pendre les jambes à son cou ;-)))))

Écrit par : flèche d'indien | 16/08/2007

Magnifique! Je reste sans voix...
La plaidoierie de Mado c'est de la haute voltige qui me laisse muette d'admiration . C'est fin, subtil et c'est tellement ça! ;-)
Révèrence de danseuse !

Écrit par : Hélèna | 16/08/2007

Arletty évoquée avant-hier, Brel maintenant...
+ une révérence de danseuse!
On ne peut pas encore appeler ça un triomphe mais pour un petit pays comme le nôtre, c'est déjà un joli succès ;-)))))))))

Écrit par : Fleuryval | 17/08/2007

Les commentaires sont fermés.

 
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