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29/05/2006

Jardin de vent

A ma mère.

Le jardin des sens.


Mettre les cinq sens des malades Alzheimer en émotion constante dans la totale sérénité d’un jardin thérapeutique sécurisé, tel est le projet développé par l’entreprise Danse avec les houx en direction des maisons de retraite médicalisées.


Repère sera notre mot-clé.


La vue.
Les fleurs sont des repères dans le temps des saisons.
Les perce-neiges, crochus, narcisses et jacinthes annoncent la fin de l’hiver. Puis les tulipes, le muguet et les fruitiers en fleurs confirment le printemps. L’iris appelle l’été et les roses le claironnent avec les clématites. Les hortensias l’automne. Les ellébores, dites “roses de Noël”, l’hiver.
Nos pensionnaires, majoritairement d’origine rurale, le savent plus qu’ils s’en souviennent. Et leur mémoire s’active d’elle-même en entendant au petit matin les sabots du cheval de trait, les roues de la carriole passant sous leur fenêtre, puis en voyant plus tard les jardiniers effectuer tous les gros travaux avec leur paisible colosse. Labours, cueillettes... Quand le temps le permet, Fanfaron l’ardenais promène les plus faibles dans sa carriole aménagée.
Les oiseaux, attirés par les baies des arbustes, donnent un constant spectacle devant le balancement de légères graminées qui laisse apercevoir, en transparence, un bassin au-dessus duquel un angelot discret conseille aux nymphéas de garder leur secret. Tout paraît si tranquille...
Quand soudain, bouquet vivant, un paon déploie sa roue au milieu du jardin.

L’odorat.
Lilas, seringa, muguet, lys, arôme, romarin, lavande, rose, œillet, jasmin et même le mimosa qui attend sereinement le printemps au jardin d’hiver, autant de parfums jalonnant la promenade tout au long de l’année. Voisin d’un vaste champ, s’ajoutent à la Saint Jean les senteurs inoubliables des foins coupés. En été, l’odeur des côtelettes d’agneau frottées de thym grillant sur le barbecue du cabanon devant lequel déjeunent les jardiniers...
Repères de temps aussi.

Et l’écurie de Fanfaron, producteur bénévole d’engrais naturel, premier responsable de la folle exubérance des rosiers grimpants. Repère constant.

L’ouïe.
Les oiseaux, encore eux, avec leurs chants variés. Mésanges, rouges-gorges, merles, tourterelles, alouettes, bouvreuils et moineaux... Le vent dans les bambous. Les fontaines, extérieure au bassin, intérieure au patio. Le carillon de roseaux accroché à une branche du polonia. Les sabots du cheval. Un jardinier qui chante. La cloche de l’église du village et celle de la maison appelant aux repas. Les rires des enfants aux récréations de l’école voisine. Parfois, la musique militaire de l’Ecole Supérieure des Officiers de Police, de l’autre côté de la rue. Repère de 14 Juillet, de 8 Mai et de 11 Novembre... Des dates qui ne s’oublient pas.

Le toucher.
Le velours d’un pétale, le satin d’une feuille, la douceur d’un bois lisse à l’accoudoir du banc, la fraîcheur du fer forgé de la chaise disposée à l’ombre des bouleaux, la douceur d’un coussin, le souffle frais et léger du vent s’introduisant, coquin, dans les chemises ouvertes... Et sur le gazon dru des déambulatoires, le souvenir lointain d’une marche pieds nus.

Le goût.
Des baies à picorer tout au long de la promenade. Framboises, groseilles, cassis, mures (des mûriers sans épines). Au verger, cerises, pommes, prunes, poires, noix et châtaignes. Au potager, des fraises, des melons, des pastèques... Repères de printemps, d’été, d’automne.
Rien de toxique, bien sûr. Du beau, du bio, sans autre engrais que le compost maison et le fumier du cheval.




Des feuilles mortes aux tulipes, dans le jardin d’hiver qu’une large baie vitrée isole des frimas, un écrin de verdure et de plantes tropicales d’où l’on regarde la neige tomber sur le village. En prenant soin de ces frileuses, fragiles elles aussi.
Dans le grand aquarium, les poissons multicolores savourent paisiblement leur perpétuel été. Dehors, les passereaux dansent un ballet constant de nichoirs en nichoirs garnis de nourriture.
Un sapin pour Noël, des jacinthes aux étrennes, on attend le printemps en écoutant Mozart, Schubert et Vivaldi.


Il ne passera pas, l’hiver !

C’est étonnant comme une virgule change tout.

Le jardin de mémoires


Solliciter le plus souvent possible la mémoire lointaine pour ralentir la dégénérescence de la mémoire immédiate.

Dans un massif de graminées, la frêle silhouette
d’Edith Piaf, mains tendues, semble cueillir des fleurs.
Là-bas, Charlot s’éloigne. Ici, Maurice Chevalier salue du canotier. Fernandel sourit. Et Bourvil? Il bourville.

Des parterres de sens.
Tous les travaux des gériatres donnent la lecture comme meilleur exercice pour la mobilisation des facultés cognitives.
Au fil de la promenade, les résidants découvrent donc des citations incontournables, fondements de la pensée universelle. Philosophiques, encourageantes, souriantes, elles incitent le promeneur à lire, méditer, discuter, avancer. Incluses dans des résines de couleurs de formes et de dimensions variées, ces phrases deviennent des fleurs ou des fruits disposés en massifs, en isolé, en grappes...

Parmi notre sélection provisoire :

La plus grande des victoires est la victoire sur soi.
Platon.

Sur les flots, sur les grands chemins, nous poursuivons le bonheur. Mais il est ici, le bonheur!
Horace.

La vie ressemble à un conte; ce qui importe, ce n’est pas sa longueur, mais sa valeur.
Sénèque.

La fatalité triomphe dés que l’on croit en elle.
Simone de Beauvoir.

Le point de vue le plus simple est toujours le meilleur.
Chaplin.

L'heure de la fin des découvertes ne sonne jamais.
Colette.

La vraie sagesse est de ne pas sembler sage.
Eschyle.

Il faut oser ou se résigner à tout.
Tite-Live.

On n’est jamais aussi vainqueur ni aussi vaincu qu’on se l’imagine.
de Montalembert.

La mort est le berceau de la vie.
Higelin.

Quand il est dur d’avancer, ce sont les durs qui avancent.
Kennedy

Ne pas subir.
Maréchal Jean de Lattre de Tassigny

En notre temps, la seule querelle qui vaille est la querelle de l’homme.
De Gaulle.

Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.
Camus.


A lire avec les pieds, sur une allée de sable fin, ce poème-marelle est écrit sur des pas japonais.

Petits pas de zen
(Poème cognitif)

Je - marche - dans - un jardin - où - tout - m’est - destiné.
C’est - en pensant - à moi - qu’ils - ont - tout - dessiné.
Je - suis - ces pas - de lune. - Ils - me - mènent - vers - des fleurs.
Des herbes, - dans le vent, - me - dansent - le bonheur.
Je - vais - m’asseoir - ici, - prendre - un peu - de repos.
Le monde - est - ce qu’il - est. - Vu - d’ici, - il est - beau.
Les tirets séparent les pas.

On peut s’asseoir alors à l’ombre parfumée d’une masquelière* couverte de roses rouges, clématites et jasmin.

*Masquelière : nom commun féminin singulier, volontiers pluriel. (du nom de son inventeur) Pergola destinée à accueillir des plantes grimpantes, créant ainsi une escale fleurie, ombragée et parfumée le long d’une promenade.
Il existe des masquelières à deux et trois places, ainsi qu’un modèle équipé d’une potence d’aide au relèvement pour personnes agées, handicapées ou convalescentes. in Dictionnaire à venir.


La guinguette

De Mai à Octobre, au fond du jardin, un kiosque à musique abrite un accordéoniste qui vient parfois jouer les airs qui collent à la mémoire.

Non, rien de rien, non, je ne regrette rien...

Ah! le petit vin blanc
Qu’on boit sous les tonnelles
Quand les filles sont belles
Du côté de Nogent...

J’ai pris ces roses blanches
Pour aller voir Maman...

Un gamin d’ Paris, c’est tout un poème...

L’aventure commence.
Bien sûr, nous créons ce jardin pour les malades.
Nous le faisons tout autant pour le bien-être, le repos
et l’énergie de celles et ceux qui prennent soin d’eux.

Nous tiendrons un journal de nos observations.


Cannes-Ecluses, ce 24 Mai 2005.

Jean-Luc MASQUELIER.

07:48 Publié dans Jardins | Lien permanent | Commentaires (6)

28/05/2006

Premier "Mamiedrome"

Genèse d’un mamiedrome*

Quand j’ai commencé là, à Castel Nazareth, j’ai moins vu le jardin que la douleur des dames. Les mains crispées sur la rampe du déambulateur, à petits pas, lentement, elles avançaient. Quand même.

Alors le jardinier à peine engagé eut l’idée de transformer un parcours d’exercice en chemin des bonheurs. Récompenser chaque pas d’une couleur, d’un parfum, d’une baie, d’un émerveillement sur le verger à droite, sur les invraisemblables lumières du sous-bois à gauche. Jalonner tout du long de symboles sur le temps, sur l’avenir, sur la vie, sans la peur. Prétextes à rêverie, méditation, prière.

Une allée cimentée, parfaitement plate, sans risque de chute, ombragée, était toute indiquée.
D’abord y mettre un banc, sur une tendre pelouse, à l’ombre d’un grand chêne. Placé à mi-parcours, pour soulager l’effort. Avec quelques framboises, à picorer assise.
Au départ, un phœnix, bel arbre au nom d’oiseau qui renaît de ses cendres. Au retour, encore lui.
Puis trois arches fleuries. Chapelle “à ciel ouvert”.
Des couleurs vives et fraîches. Beaucoup de blanc, des roses, avec quelques rouges vifs pour donner l’énergie. Et tout le bleu du ciel pour apaiser l’esprit .

Et puis, pour le printemps, des perce-neiges, crocus, narcisses et jacinthes, toutes ces petites fleurs qui confirment aux mamies qu’elles ont vaincu l’hiver.

Tout du long des parfums. Jasmin, lavande, œillet, lilas, chèvrefeuille, menthe, seringa, muguet... Et des roses, bien sûr.
Avec l’eau d’une fontaine pour rafraîchir l’oreille, et un brumisateur, pour rafraîchir la peau.
Enfin de la lumière, car par 40 à l’ombre, on va marcher la nuit.

- Et la musique ?!
- On s’en charge, dirent le vent, les oiseaux et des rires d’enfants.
- Je pourrai quand même faire venir un violon de temps en temps ?
- Sans problème! répondit le vent. Ça me fera une pause.
- C’est joli, dit un merle qui m’écoutait rêver. Tu devrais t’y coller.
- T’es gentil, mais les sous, je vais les trouver où ?
- Des fruits plein le verger. Le sucre ne coûte pas cher. Fais donc des confitures! argumenta un rouge-gorge d’affaires.
- Bien sur, s’exclama un écureuil comptable. Ils financent bien la recherche avec un téléton. Fais comme eux : mamieton !*
C’est ainsi qu’à Castel Nazareth naquirent “Les confitures de la Madone” dont le premier pot de gelée de groseilles partit immédiatement se faire connaître au Pape. Accompagné d’un confiturier sorti tout droit des poumons d’un maître-verrier. Enfin! Les jardiniers ont leur Graal, maintenant.

Jean-Luc Masquelier
Avon, 8 Juillet 2004

Mamiedrome : n.c. masculin. Promenade fleurie, parfumée, rafraîchie, éclairée, à l’usage des dames âgées auxquelles la médecine a prescrit de marcher malgré la douleur et la canicule.

Mamieton : n.c. masculin. Ensemble des moyens mis en œuvre par le jardinier pour financer la réalisation optimale du mamiedrome. Au premier rang desquels figure la commercialisation des confitures de la Madone, réalisées avec les fruits du verger, suivant les conseils d’un écureuil.

10:10 Publié dans Jardins | Lien permanent | Commentaires (0)

 
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